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lundi 25 mai 2026

Retour à Saint-Nazaire

Très heureux d'avoir parrainé le 11ème prix du Jardin des Ecritures théâtrales. Avec les membres du jury qui avaient fait un premier choix - une première sélection de 10 textes, tous singuliers et passionnants, nous avons pu échanger sur ce qui nous semblait le plus important à défendre : le sujet, l'écriture, la structure, les personnages... La singularité, le rythme, l'universalité du propos... Il m'est apparu, au fil des discussions, qu'en questionnant le théâtre, on en vient toujours à questionner le monde.

Le.la lauréat.e sera prévenu.e dans les jours qui viennent. Félicitations à lui.elle ! J'aurais le plaisir de le.la retrouver lors de la remise du prix, le 4 juillet à Guérande.

> Laurent Contamin

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vendredi 8 mars 2024

Le théâtre organique

Le théâtre est l’état
le lieu
le point
où saisir l’anatomie humaine,
et par elle guérir et régenter la vie.
Oui, la vie avec ses transports, ses hennissements, ses borborygmes, ses trous de vide, ses prurits, ses rougeurs, ses arrêts de circulation, ses maëlstroms sanguinolents, ses précipitations irritables de sang, ses nœuds d’humeur,
ses reprises,
ses hésitations.
Tout cela se discerne, se repère, se scrute et s’illumine sur un membre, et c’est en mettant en activité, et je dirai en activité paroxystique des membres, comme les membres de ce formidable fétiche animé qu’est tout le corps
de tout un acteur,
qu’on peut voir
comme à nu,
la vie,
dans la transparence, dans la présence de ses forces premières-nées, de ses puissances inutilisées,
et qui n’ont pas encore servi, non, pas encore servi, à corriger une création anarchique dont le vrai théâtre était fait pour redresser les irascibles et pétulantes gravitations. –
Oui, la gravitation universelle est un séisme, une effroyable précipitation passionnelle
qui se corrige
sur les membres d’un acteur
non pas en frénésie,
non pas en hystérie,
non pas en transes,
mais à l’extrême fil du coupant de l’arête, à la dernière et plus extrême tranche de la mesure pariétale de son effort."
Antonin Artaud, "Aliéner l'acteur", dans la revue l'Arbalète n°13, été 1948

lundi 18 octobre 2021

Liturgie des heures

 A ne pas manquer si le spectacle passe près de chez vous : Ma Forêt fantôme, par la compagnie de l'Arcade. Texte Denis Lachaud, mise en scène Vincent Dussard.

Deux trajectoires de vie se croisent ici, deux combats, deux descentes, deux dégénérescences, l'une liée à la maladie d'Alzheimer, l'autre au VIH. Ces trajectoires sont prises en charge par les aimants, les aidants, dont on suit aussi, sur vingt ans, les trajectoires...

Sur le plateau, un carré, qui tient autant du ring que du salon - ou du carré de jardin : un périmètre-laboratoire où toutes ces trajectoires s'inscrivent magnifiquement - comme elles s'inscrivent graphiquement, en contre-jour, sur le cyclo tendu en fond de scène. Topographie des destinées.

Au centre, une chaise surplombée d'un lustre monumental, épée de Damoclès comme ces maux qui vous tombent dessus sans crier gare. (Lumières, scénographie et costumes : Anthony Pastor et Rose-Marie Servenay)

Précision des déplacements chorégraphiés qui s'inscrivent dans l'espace scénique, précision des intentions entre jeu incarné et narration au public : à ce titre, les acteurs sont autant des personnages pris dans le tourbillon des maladies que des témoins, dans la droite ligne des spectacles vitéziens. Très belle distribution (Xavier Czapla, Sylvie Debrun, Guillaume Clausse, Patrick Larzille, Patrice Gallet) orchestrée par Vincent Dussard : il s'agit bien ici d'une liturgie pour célébrer les combattants et les fantômes.

La musique jouée en direct fait ressurgir, comme autant de madeleines de Proust, des airs des années 80 (Visage, Dépêche Mode, Bronski Beat...) et porte le spectacle résolument vers la vie, à l'image des fleurs qui parsèment le décor, à l'image aussi de la dernière image, saisissante, avant le noir final.

> Laurent Contamin

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mercredi 11 avril 2018

Un spectacle à ne pas manquer

Sort du lot des spectacles de ces derniers temps - ceux qu'on a l'impression d'avoir déjà vus cent fois, ceux qui réinventent l'eau chaude en permanence, ceux qui s'auto-proclament "engagés" et qui ne font que gravir des taupinières, ceux qui se croient drôles et qui n'amusent qu'eux... Sort du lot, donc, en ce début d'année 2018, la nouvelle création de la Compagnie L'Echappée : Invasion ! de Jonas Hassen Khemiri (éditions Théâtrales), traduit par Suzanne Burstein. Mise en scène : Didier Perrier, avec Mélanie Faye, Gauthier Lefèvre, Thibaut Mahiet et Laurent Nouzille (> distribution complète).

Avec ce petit bijou d'1h15 seulement, la compagnie L'Echappée nous prouve que le théâtre est plus intéressant, plus vrai et plus complexe, pour s'emparer d'un sujet d'actualité, que les médias. Que le tragique et le comique peuvent cohabiter grâce à la vivacité, faite de liberté et de rigueur, du jeu des acteurs. Que la vidéo est, effectivement, un outil qui a toute sa place sur une scène de théâtre. Que le théâtre est d'abord au service d'une fable, mais que celle-ci peut avancer masquée.

Un spectacle qui se construit à la manière d'un Rubik's Cube, de face, de profil, de dessus, sans qu'on sache jamais ce qui se passera la minute suivante, dans un tourbillon de combinaisons et de pistes d'histoires, mêlant subjectivité (celle des personnages et celle des médias) et objectivité (celle du plateau), jusqu'à un monologue final à vous couper le souffle. Du grand art.

Prochaines dates : Laon et Saint-Quentin (Aisne)
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mardi 7 mars 2017

Festhea Picardie


Quatre troupes de théâtre amateur de la région Picardie ont présenté leurs créations (Le doux Parfum des Temps à venir de Lyonel Trouillot par la compagnie Atelier Acte 2, Push up de Roland Schimmelpfennig par la compagnie Théâtre Tiroir, Métallos et Dégraisseurs de Patrick Grégoire par la compagnie Théâtre à Coulisses, et Cassé de Rémi de Vos par la compagnie Vol de Nuit), les 4 et 5 mars à la maison de la pierre de Saint-Maximian.


Quatre pièces qui se confrontent, dans une langue exigeante, aux réalités du monde (notamment du monde du travail). Félicitations à toutes les quatre. En tant que jury, ce fut à la fois très difficile de les départager (la pièce lauréate, Métallos et Dégraisseurs, représentera la région au festival de théâtre Festhéa national, en octobre-novembre prochain à Saint-Cyr sur Loire), et passionnant de délibérer.

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> Festhea

samedi 5 novembre 2016

Blogs critiques...

Quelques blogs tenus par des spectateurs éclairés et critiques, pour orienter vos sorties et vos lectures...

- Les lorgnons d'Obéron : https://leslorgnonsdoberon.wordpress.com
- Le Wanderer : http://wanderersite.com
- Mordue de théâtre : https://mordue-de-theatre.com
- Vu sur scène : http://www.vusurscene.com

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mercredi 12 octobre 2016

Magique Pinter

A ne pas rater cet automne : L'Amant et Ashes to Ashes, du regretté Harold Pinter, deux pièces courtes intelligemment regroupées ensemble dans un même spectacle par Mitch Hooper, avec les talentueux Delphine Lalizout et Olivier Foubert.

Deux histoires de couple qui cherchent à ajuster leur relation au regard de leur rapport au monde.

D'un existentialisme moderne, d'une subtilité acérée, les deux pièces se font écho, au sein même du grand écart qu'elles proposent entre comédie de moeurs et tragédie humaine. Du grand art, à tous points de vue.

C'est au Petit Théâtre Odyssée que ça se passe, 25 rue de la Gare à Levallois, jusqu'au 16 octobre. Réservez vite au 01 47 15 74 56
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lundi 29 août 2016

Théâtre et réalité

"La différence fondamentale du théâtre contemporain avec la télé-réalité, c'est que cette dernière ne se présente pas masquée. Avec le théâtre, le travail de démystification serait donc double. D'abord débusquer - dans ces zones prétendument artistiques où l'illusion mimétique oeuvre, avec habileté, avec stratégie, sous ce qui se présente comme de l'art, voire du grand art - la mise en spectacle de la réalité. Une réalité fausse de bout en bout. Et d'autant plus fausse qu'elle multiplie les certificats d'authenticité. Humanité fabriquée, typologies factices, comme au loft et autre télé-réalité. Une pseudo-réalité se donnant pour vraie. Ensuite seulement, démonter cette pseudo-esthétique où l'idéologie recycle, sous des apparences de nouveauté, ses vieux stéréotypes et où l' "Extrême contemporain" donne parfois lieu à des clichés extrêmes".

Jean-Pierre Sarrazac, Jeux de rêves et autres détours

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mardi 1 mars 2016

Séances de rattrapage

- La Nuit de San Lorenzo des frères Taviani
- Les Combattants de Thomas Cailley
- Le Dernier Roi d'Ecosse de Kevin Mc Donald
- Gare du Nord de Claire Simon
- Généalogies d'un Crime de Raul Ruiz
- Tous les Autres s'appellent Ali de Rainer-Werner Fassbinder
- La Femme de l'Aviateur d'Eric Rohmer
- Et toi, t'es sur qui ? de Lola Doillon
- Le Refuge de François Ozon
- Mon Trésor de Keren Yedaya
- Le Cheval venu de la Mer de Mike Newell
- Le Chignon d'Olga de Jérôme Bonnell
- Deux Jours à New York de Julie Delpy
- Le Garçon dans l'Arbre d'Arne Sucksdorff
- Etreintes brisées de Pedro Almodovar
- Juillet et La Route de Darezhan Omirbaiev
- Sils Maria d'Olivier Assayas
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mercredi 4 novembre 2015

Carnets d'écriture

Des publications de très grande qualité, pour celles et ceux qui aiment écrire et/ou faire écrire : proposées à quatre mains par Sonia Goldie et Isabelle Vermeir, aux éditions 3 points à la ligne, elles sont magnifiquement illustrées et justement sous-titrées "les carnets qui donnent irrésistiblement envie d'écrire"...
- Carnet d'écriture Côté ville / Côté campagne propose une approche originale de l'écriture, par le paysage - rural ou urbain ; pour adultes et grands ados.
- L'Atelier des Mots quant à lui accompagne chaque proposition d'écriture d'extraits de textes d'auteurs qui sont autant de "tuteurs" aux jeunes pousses de l'écriture ; pour enfants à partir de 8 ans.

Un petit dernier vient de sortir, L'atelier d'écritérature (sic !) que je n'ai pas eu encore le plaisir de découvrir. Il est davantage destiné aux ados (collège et lycée). Pour tout savoir sur cette attachante maison d'édition, la faire connaître autour de vous (notamment au sein des rectorats) et commander des livres (c'est bientôt Noël...) : http://www.carnetsdecriture.com
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mardi 28 octobre 2014

"Et pourtant, ce silence...


… ne pouvait être vide », écrivait en 1978 le regretté Jean Magnan. Emportés par les questions que la création soulève en nous (« que dire ? », « pourquoi dire ? », « comment dire ? » « à qui dire ? »…), nous en viendrions presque à oublier le souci du silence ; le soin nécessaire à porter au silence, au cœur de notre pratique d’écriture. Le silence est loin d’être vide. Il parle, il peut même être assourdissant. John Cage a créé une pièce de quelques minutes composée uniquement de silence, pour nous apprendre à écouter. Franz Schubert, en des temps plus anciens, prétendait que les silences, dans sa musique, étaient ce qu’il y avait de plus important. Ils sont fous, ces musiciens : les silences, plus essentiels que les notes ?

 Les mots, les phrases, nous en sommes abreuvés du matin au soir. Slogans publicitaires qui nous assaillent au saut du lit, discours politiques que nous tentons vaillamment d’écouter, en bons citoyens que nous sommes, dialecte médiatique tautologique, téléphone portable dans une oreille et MP3 dans l’autre, sabir fashion et textos-non-stop, infos en temps réel, chroniques de la pensée unique, magazines, blabla des tables rondes et autres talkshows, bavardages, colloques et dîners en ville, de langue de bois en parole frelatée…  N’en jetez plus ! Et il faudrait encore rajouter de la parole théâtrale à toutes ces paroles ? Mais pour quoi faire ? Est-ce que l’imposture du langage ne fait pas assez de ravage comme ça ? Taisons-nous ! Pourquoi diable voudrions-nous encore ajouter du bruit au bruit ?

Peut-être, justement, parce qu’à l’inverse de toutes les paroles précitées, la langue théâtrale serait porteuse de silence. Le silence serait son compagnon secret, sa partie immergée de l’iceberg, son alter ego. Les temps, les suspens – les soupirs, pour reprendre un terme musical – fonctionneraient comme les charnières permettant aux portes du langage de s’ouvrir et au spectateur (ou au lecteur) de répondre à l’invite de l’auteur ; de se mettre en marche et d’entrer jusqu’au seuil du poème dramatique, lieu de la rencontre.

C’est évident chez des auteurs comme Beckett, Sarraute, Pinter, Kermann,... Mais chez d’autres aussi, et à vrai dire la liste serait longue. Quelques beaux silences entraperçus sur les scènes de théâtre : Rémi de Vos (Jusqu’à ce que la Mort nous sépare), Charles-Eric Petit (Le Diable en Bouche), Zinnie Harris (Plus Loin que Loin)…

À y bien regarder (ou plutôt à y bien écouter), c’est sans doute vrai (même si c’est présent de manière différente pour chaque auteur), cette histoire de densité du silence, dans tout texte qui a quelque chose à dire. On pourrait presque avancer que l’imposture du discours est inversement proportionnelle à la qualité du silence que celui-ci transporte avec lui. Artaud disait : « Le mot n’est fait que pour arrêter la pensée ; il la cerne, mais la termine ; il n’est en somme qu’un aboutissement (…). Le théâtre a perdu sa véritable raison d’être… On en est venu à souhaiter un silence, où nous pourrions écouter la vie » (Lettres sur le Langage).

Évidemment, le silence met en danger la parole (au risque même de l’anéantir), à force de lui tendre son miroir sans pitié. Mais c’est tant mieux ! Car la parole – et singulièrement la parole dramatique – n’est forte que d’être ainsi sans cesse mise au pied du mur. La parole n’est légitime que d’être ramenée dans son questionnement primitif, dans sa matrice de gestation, dans son état d’avant le langage, d’être toujours et encore jugée par le silence qui l’accompagne, questionnée, passée au filtre du silence, afin de pouvoir naître et renaître, miraculeusement neuve et donc nécessaire, sur le plateau du théâtre.
Un texte écrit en 2008 pour les Ecrivains Associés du Théâtre

samedi 1 février 2014

Les sorties du mois à Paris

A ne pas rater à Paris en février : histoires de vie, histoires de noces...

- Putain d'vie de Jehan Rictus, dans une mise en scène de Didier Perrier, compagnie L'Echappée, au Théâtre les Déchargeurs, Paris 1er, jusqu'au 8 février > infos
- Les Origines de la Vie, de Thomas Günzig, dans une mise en scène de Gilles Losseroy, avec Isabelle Mestre, au Théâtre Le Local, Paris 11ème, jusqu'au 9 février > infos
- La Maison de Bernarda Alba, de Federico Garcia Lorca dans une mise en scène de Carole Lorang, aux Bouffes du Nord > infos
- Les Noces, chorégraphie de la compagnie Etant Donné, musique de Stravinsky, dans le cadre du Festival Faits d'Hiver, à Micadanses, Paris 4ème, du 13 au 15 février > en savoir plus sur le festival
- ... et bien sûr, last but not least, Sweet Summer Sweat, dans une mise en scène de Claire Boyé et Lola Bret, compagnie Boss'Kapok, tous les vendredis et samedis à 19h30 à La Folie Théâtre, Paris 11ème  > teaser vidéo
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mardi 22 octobre 2013

En lisant (Juliet) en écrivant...

Cette note de Charles Juliet, datée du 4 décembre 1967 :

"Avant, la conscience était distance, regard froid. Elle rabougrissait la vie, en extirpait les racines. Maintenant tout est autre. Elle continue d'engranger, mais sans assécher, car elle est constamment éblouie, submergée. Je ne m'appartiens plus, ai perdu le contrôle de moi-même. Sentiment de n'avoir plus de centre. Happé. Emporté. Projeté dans l'immense.

Il est hors de doute que ceux qui nichent dans le moi pressentent, à certains moments privilégiés, les implications de l'état dont je parle ci-dessus, et je comprends qu'ils en soient effrayés.
Consentir à n'être rien, que cette flamme qui sera acheminée vers cela qu'on ne peut atteindre que par éclair, c'est ce seuil qu'il faut franchir. Une seule fois, accepter lucidement de disparaître, de n'avoir plus de moi, d'existence. Cette mort est le germe de la naissance. Mais pour qu'elle engendre le jaillissement, elle doit être de chaque seconde, car il lui faut continuer de réduire à néant ce moi mort résolument vivace.

Tout montre que hors ce combat pour gagner le rien, parvenir à cela en deçà, au-delà de quoi il n'est rien, rien n'a de sens"
Charles Juliet, Traversée de Nuit, Journal II 1965-1968, P.O.L

> + d'infos et feuilletage du livre
> article de presse sur C. Juliet
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mercredi 31 juillet 2013

L'appareil humain

En 2000 étaient sortis deux films majeurs : Yi Yi, du Taïwanais Edward Yang (Prix de la mise en scène à Cannes), et Magnolia, de l'Américain Paul Thomas Anderson (Ours d'or à Berlin). Tous deux brossaient, à travers une constellation très riche et construite de personnages, pas tant une histoire au sens d'une intrigue, qu'une vision de la vie.

Vision, y compris d'ailleurs au sens propre du terme, puisqu'entre le petit Yi Yi qui n'a de cesse de photographier la nuque des gens et les personnages de Magnolia dont le dénominateur commun est de graviter autour d'un jeu télévisé et de passer de part et d'autre du petit écran, c'est bien la question du regard qui est, dans ces deux films jumeaux, le point nodal. Films mosaïques qui s'inscrivent sur plusieurs générations, ils posent, chacun à sa façon, la question du destin individuel au sein d'une communauté. A la manière des figures à deviner dans le motif des kaléidoscopes, ils nous proposent de reconstituer une image qui fasse sens parmi les morceaux disparates d'un miroir éclaté.


Cette année, un film vient leur tenir compagnie, dans un registre tout à fait différent certes, mais travaillé par des questionnements analogues : il s'agit de La Grande Bellezza, de Paolo Sorrentino.

Tout le film suit le regard porté par son héros, Jep Gambardella, à la fois sur ses contemporains, sur sa propre histoire - et notamment sa jeunesse - et sur Rome - et les beautes qu'elle recele. De ce point de vue du héros-caméra, de ce certain regard, se détache peu à peu, de plus en plus précise au fur et à mesure que se déploie la spirale du film, une leçon de vie - on ne dira pas laquelle, mais il est évident qu'elle a à voir avec le roman qu'a publié Jep quelques décennies plus tôt, et qu'il avait intitulé L'Appareil humain - et avec la "grande beauté" évoquée par le titre.

Des films d'anthologie - puisque d'ontologie - aux images inoubliables, qui savent autant s'appuyer sur une direction d'acteurs impeccable que faire surgir le monde animal (grenouilles, girafe et flamants roses...), et donnent au cinéma ses lettres de noblesse : dire l'appareil humain dans sa confrontation au monde, aux autres et à lui-même, avec une caméra boîte-à-images.

Trois films qui n'oublient pas pour autant que le cinéma, comme le disait Godard, se "voit" aussi par les oreilles : de la fameuse séquence de la Sonate au Clair de Lune de Yi Yi aux cantates d'Arvo Pärt de La Grande Bellezza, en passant par le poignant Save me de Magnolia, les musiques ont leur mot à dire.

A voir d'urgence (pour le Sorrentino... encore quelques séances à Paris), ou à revoir pour les deux autres. Les trois bandes-annonces sont proposées dans les liens ci-dessous :

> bande annonce La Grande Bellezza
> bande annonce Yi Yi
> bande annonce Magnolia

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dimanche 18 novembre 2012

Trois f(r)ictions

Trois long-métrages sortis en 2011 et 2012 sont, sous des apparences de "petits films" (lire : films à petits budgets), des fictions sans nul doute importantes, en cela qu'elles sont à la fois témoins de leur époque, qu'elles portent un regard affûté sur le monde et la modernité, et qu'elles le font avec gravité et légèreté, rigueur et liberté. Ces films qui marchent avec autant de bonheur sur la ligne de crête de l'oxymore méritent d'être vus, s'ils passent encore en salle ou sur le petit écran, ou revus, pour peu qu'on puisse les trouver en DVD. Il s'agit de : Mammuth de Gustave Kervern et Benoît Delépine ; La Vierge, les Coptes et Moi de Namir Abdel Messeeh ; et In another Country de Hong Sang-Soo.

Quelques points communs à ces films :
- une quête : le film est bâti autour de la recherche, par leur héros ou leur héroïne, d'un objet aussi primordial que dérisoire (un phare pour le personnage d'Isabelle Huppert dans In another Country, des témoins ayant vus une apparition de la Vierge pour le film de de Namir Abdel Messeeh et... des relevés de points retraite pour Serge, le personnage incarné par Gérard Depardieu dans Mammuth) ;
- des obstacles : ces quêtes respectives se heurtent à un certain nombre de difficultés, qui font le piment du film en nous donnant à visiter une galerie de personnages hauts en couleurs : les témoignages, en Egypte, ne concordent pas tous quant aux apparitions, les anciens employeurs de Serge sont morts ou de mauvaise volonté pour retrouver les fiches de paye, le personnage d'Isabelle Huppert se laisse dévier de sa quête par un maître nageur qui semble préférer lui faire visiter sa tente plutôt que le phare ;
- une distance : il y a toujours un lieu lointain qui intervient en adjuvant ou en opposant à la quête du personnage principal : dans le cas des films de Hong Sang-Soo et Namir Abdel Messeeh, il s'agit du réalisateur qui retarde son arrivée de Séoul pour le premier, du producteur parisien qui veut éviter les dépassements de budget pour le second. Les discussions téléphoniques sont autant de bâtons dans les roues, d'obstacles supplémentaires à la quête des héros. Dans Mammuth, la discussion téléphonique entre Serge et Cathy est assez minimaliste, et tendra carrément vers le zéro absolu quand Serge se fera dépouiller de son portable.
- une étrangeté : le personnage est à la fois familier et étranger au monde dans lequel prend corps sa quête : si Isabelle Huppert est vraiment l'Etrangère (le titre du film sud-coréen semble mettre la priorité sur l'altérité des cultures ; les incompréhensions linguistiques sont l'un des ressorts dramatico-comiques du film),  le cinéaste incarné dans son propre film par Namir Abdel Messeeh est à la fois d'ici et d'ailleurs. Quant à Mammuth, il tendrait à montrer que ce ne sont pas les protagonistes qui ont changé... mais le monde qui leur est devenu étrange (ou étranger).
- un décloisonnement : les clivages traditionnels du genre "long-métrage" s'estompent : entre documentaire et fiction, entre acteurs professionnels et acteurs amateurs, entre tresse narrative et "film à sketches", les réalisateurs ont eu à coeur de redistribuer les cartes, apportant une fraîcheur et une fantaisie bienvenues.

On pourrait s'amuser à trouver d'autres points communs : références au cinéma, présence du vedettariat, cinéma dans le cinéma, rôle de la famille, de la religion, cadrage et apparition... Il apparaît que ces multiples lignes de force permettent à ces trois fictions qui, toutes, se situent dans des pays où la Grande Histoire bat du tambour ("printemps arabe" pour  La Vierge, les Coptes et Moi, partition des deux Corée et menace nord-coréenne pour In another Country, crise économique européenne pour Mammuth), d'apporter un autre regard, une musique neuve, qui mine de rien, par la marge, en disent aussi long (voire plus) que n'importe quel reportage sur le sujet, avec les armes oh combien subversives de la fantaisie, de l'humour, de l'absurde : autant de frictions dans une production cinématographique internationale de plus en plus formatée, lisse et convenue. On n'oubliera pas de sitôt ni la silhouette hallucinée de Gérard Depardieu en Belle des Champs pétaradante, ni Isabelle Huppert bêlant sur une digue du bout du monde pour tenter de communiquer avec un couple de chèvres, ni le regard désemparé de Namir Abdel Messeeh, en Emmanuel Mouret au pays de Chahine.

vendredi 9 décembre 2011

On n'en revient pas...

Entendu parfois, au sortir d'un spectacle, cette phrase censément critique : "Je (ne) suis pas rentré dedans...". Cette expression, très franchement, je ne la comprends pas.
Bien sûr, le spectateur est libre de pensée et d'expression, bien sûr je reconnais la subjectivité inhérente à la réception  d'un spectacle (des goûts et des couleurs...). Néanmoins, il ne me semble pas forcément inutile de relever l'inanité de cette expression : "Je (ne) suis pas rentré dedans..." concernant le spectacle vivant - expression qu'il serait bon qu'on n'entende plus dans les halls des théâtres à notre époque.
Sur la forme, d'abord : on ne dit pas "rentrer", on dit "entrer". Rentrer signifie en effet "entrer de nouveau". On devrait donc dire : "Je ne suis pas entré dedans". Si l'on veut pinailler, on pourra aussi remarquer la redondance du verbe et de l'adverbe : entrer dedans, c'est un peu comme "sortir dehors", "monter en haut" ou "descendre en bas". On préférera donc : "Je n'y suis pas entré".
Simple question de forme ? Certes. Mais cette phrase s'entend si souvent dans la bouche de gens de culture... Deux fautes de langage sur une phrase de (cinq) six mots, quand on se pique d'être un spectateur cultivé, éclairé, quand même, ça fait mal.
Plus ennuyeux : le fond. Car enfin : depuis quand "entre-t-on" dans une pièce de théâtre ? Qu'est-ce que ça veut dire : qu'on veut entrer sur scène ? On peut entrer dans la danse, oui (dans une boîte de nuit) ; on peut entrer dans l'eau, oui (dans une piscine ou l'océan) ; on peut entrer dans une maison, une fois passé le seuil ; dans un pays, passée la frontière... Mais "entrer dans un spectacle"... De quoi parle-t-on exactement : d'identification, de projection émotionnelle, à grandes louches de naturalisme, comme au temps d'Antoine ? Notre spectateur éclairé aurait-il cent vingt, cent cinquante ans de retard ? Par pitié, laissons le psychologisme aux sitcom, aux émissions de société et autres questions pour champions, soyons sérieux deux minutes, et envisageons le théâtre de notre siècle. Evitons le rétro-pédalage et résistons à la récession des mentalités qui est dans l'air du temps : il ne devrait plus jamais être question aujourd'hui au théâtre "d'entrer dedans". Ca ne devrait jamais être ça, le théâtre, aujourd'hui. Ce qu'il faudrait, quand on est au spectacle, c'est être en face, en confrontation, en dialogue avec la forme scénique. Est-ce que des artistes comme Blin, Vitez, Kantor, Mnouchkine, Brook ou, plus récemment, Gabily, les TgStan et consorts n'ont pas changé de manière indélébile notre manière d'être au théâtre ?
Désolé, ami spectateur, mais ils sont bel et bien finis, tes rêves d'intrusion, avec ce qu'ils recèlent de fantasmes de fusion, de désirs de pénétration scénique, de raptus exhibé - ça que tu exprimes maladroitement avec ton "Je (ne) suis pas rentré dedans...". C'est comme ça et il faudra t'y faire : aujourd'hui, on reste dehors. En face à face. Défense d'entrer. A la limite, l'extase (ek-stase, étymologiquement : se tenir hors), oui, si tu veux. Au mieux, la déroute... "Ce spectacle m'a dérouté" : ça, c'est bien. Etre perdu, ça s'est bien. Et aussi : "Je n'en reviens pas", c'est bien. Oui : plutôt que "rentrer dedans", voilà ce que devrait vivre un spectateur du vingt-et-unième siècle : ne pas en revenir, du spectacle auquel il vient d'assister.
En fait, on ne devrait jamais "en revenir", du théâtre. Et sans doute qu'un spectateur qui se plaint de "(ne) pas être rentré dedans", c'est juste un spectateur revenu de tout. Bonjour Tristesse...

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jeudi 24 novembre 2011

Devenir le théâtre

Le collectif MONA vient de créer ma pièce Devenir le ciel le 23 novembre 2011, et la jouera pour une vingtaine de dates jusqu'au 18 décembre au Théâtre des Deux Rives de Charenton (94), avant de partir en tournée, espérons-le, avec ce spectacle.
C'est un travail tout à la fois étonnant, fascinant et déroutant que propose le collectif. Un objet théâtral non identifié, qui échappe (à l'instar du texte) à tous nos préconçus de catégories, formats, normes, cadres...
 En opposition à la trajectoire du protagoniste (qui, dans sa chute inéluctable, semble "se vider de sa parole" dans un temps détaché du temps), le spectacle mis en scène avec intelligence et radicalité par Claire Frétel donne le sentiment au contraire d'une re-construction, d'une restauration ; on serait tenté de dire, pour utiliser une syntaxe de scènes de crime, d'une re-constitution : peu à peu en effet, strate après strate, image après image, son après son, parole après parole, geste après geste, la mise en scène donne vie au héros, qui se dessine de plus en plus nettement pour nous durant le temps de la représentation.
L'ironie est que le personnage nous est de plus en plus connu, de plus en plus familier, de plus en plus intime et proche au fur et à mesure qu'il approche lui-même de sa fin : car c'est bien au coeur même de son éloignement que nous l'approchons, c'est au coeur même de sa destruction qu'il se construit pour nous, c'est dans sa trajectoire de mort que prend corps pour nous sa trajectoire de vie : dans un espace-temps morcelé et pluriel, au coeur d'une trame narrative et d'une écriture profuse qui tiennent davantage d'une approche quantique du réel que d'une linéarité qui nous soit familière, avec l'imprévisible comme seule ligne de mire, peu à peu les pièces du puzzle s'emboîtent.
Il est notable que ce soit collectivement que se fasse cette construction à rebours : partage de la parole, écoute et circulation sans faille des comédiens (magnifiques Audrey Le Bihan, Claire Méchin et Laurent Muzy), conscience entre eux des corps, des voix, des respirations ; mais aussi, c'est perceptible, dans une collectivité plus large incluant les costumes (Sarah Dupont), les lumières (Mathieu Courtaillier), la musique et le son (Amnon Beham et Etienne Szechenyi), l'espace scénique modulable (Charlotte Billon). Parce que le héros doit sa destruction, sans doute, à la solitude dans laquelle il se découvre, il est juste que ce soit par le biais d'un protocole collectif que sa re-construction prenne corps.
Il y a, dans l'approche très pensée et finement élaborée du collectif MONA autour de Devenir le ciel, un travail qui touche à l'essence même de l'acte théâtral : partant d'un texte multiforme, étoilé, presque impossible, ils l'ont fait advenir au théâtre (s'octroyant même le luxe de le placer au centre de leur processus de création), au même titre que le héros s'autorisant le ciel jusqu'à le devenir.

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lundi 14 novembre 2011

La main chaude et la tête froide

Deux oeuvres sorties dans les salles obscures ces derniers temps mettent en scène la main et la tête : au théâtre, c'est Jacques Gamblin avec Tout est normal mon Coeur scintille, une pièce créée il y a bientôt 2 ans, actuellement à l'affiche au Théâtre du Rond-Point puis en tournée, qui, après Le Toucher de la Hanche, poursuit son exploration du sens du toucher : un spectacle qui commence par donner la part belle à sa main, seule éclairée par le point chaud d'une découpe, avant d'enchaîner avec des séquences de danse-contact-improvisation tout ce qu'il y a de plus convaincantes (formidables Claire Tran et Bastien Lefevre), des récits de matches de tennis résumés à deux doigts, et autres fantaisies manuelles et exercices tactiles. C'est assez fascinant de voir comment ce sens aussi peu mis à l'honneur au théâtre (il n'est pas question ici des performances, ni du théâtre-forum, ni du théâtre de rue, plus interactives a priori, mais bien du théâtre dans lequel l'espace scénique est clairement séparé de l'espace du public) prend ici, grâce à Gamblin, le statut de moteur dramatique d'un spectacle qu'il faut, si ce n'est déjà fait, aller voir d'urgence.
Au cinéma, c'est L'Exercice de l'Etat, film de Pierre Schoeller magistralement écrit, filmé, maîtrisé et interprété, qui propose deux courtes séquences dans lesquelles on voit Bertrand Saint-Jean, le personnage interprété par Olivier Gourmet, tenter de garder la tête froide : dans l'espace domestique d'abord, un petit glaçon sur les traits du visage au réveil pour botoxo-tonifier tout ça, puis au bord d'une autoroute enneigée, la nuit, à l'aide d'une pleine poignée de neige pressée en pleine figure. Tout le film peut d'ailleurs être lu à partir de cette notion de "garder la tête froide" dans l'ouragan de rapides, de courants et de contre-courants, de maelstroms dans lequel Saint-Jean est plongé, Radeau de la Méduse politique à lui tout seul. Alors : coulera ? Coulera pas ? On ne révélera pas la fin du film.
Pour ce qui est de la fin de Tout est normal mon coeur scintille, c'est plutôt à la double question : S'envolera ? S'envolera pas ? qu'on aurait envie de répondre. Et c'est à l'aide d'une plume de duvet que Jacques Gamblin nous proposera sa réponse d'homme de théâtre, nous lâchant la main pour prendre son envol.
Deux oeuvres qui fourmillent d'organes : le coeur, le cou, les vertèbres, les bras, la rotule - ah ! la rotule... -, l'anus chez Gamblin, une jambe chez Schoeller où c'est le corps dans tous ses états qui est mis à l'honneur, corps travaillé des demandeurs d'emploi cadrés de près, corps travaillé et travaillant de Saint-Jean aussi, d'autres corps enfin, dès la scène inaugurale du film, organique à l'extrême. Deux oeuvres à ne pas rater cet automne, à mon avis.

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